Les « Partenariats Publics-Privés », supports à la croissance guinéenne ?

La Guinée renforce son ingénierie financière pour attirer les investisseurs étrangers en s’appuyant sur son Ministère dédié aux Partenariats Publics Privés (PPP). En dépit des risques de surendettement et conforté par les 6.7% de croissance escomptés cette année, le pays ambitionne désormais de devenir un hub régional. Rencontre avec Ibrahima Kassory Fofana, Ministre de l’investissement et des PPP.

La Tribune Afrique : Quels sont à ce jour les objectifs définis par le Gouvernement pour soutenir la croissance en Guinée ?

Ibrahima Kassory Fofana : Nous devrions terminer l’année avec un taux de croissance d’environ 7% et notre objectif principal est d’atteindre une croissance à deux chiffres à l’horizon 2020. Nous pensons y parvenir en nous appuyant sur notre avantage comparatif dans les mines et en particulier avec la bauxite. En deux ans, nous avons atteint le rang de premier exportateur mondial de bauxite en Chine et nous comptons devenir le leader mondial d’ici 2020. Cet objectif de conquête du marché extérieur et de valorisation progressive vers l’industrialisation, sont porteurs d’un potentiel de croissance considérable mais nous avons besoin de préparer le pays en formant les Guinéens. L’éducation et la formation demeurent un défi qui pèse lourd et que nous devons régler impérativement pour accompagner la croissance.

Précisément, l’éducation n’étant pas considérée comme un secteur « bankable », comment éviter que les besoins en PPP ne soient suscités d’abord par le secteur privé au détriment du secteur public ?

Conceptuellement, les PPP sont structurés autour des projets d’intérêt public pour faire face à un besoin de production de biens et de services. Ils viennent en réponse à l’insuffisance du budget et à l’inefficience de la gestion publique en faisant appel aux partenariats financiers, techniques et technologiques privés, pour couvrir les besoins infrastructurels notamment, beaucoup plus rapidement que par les mécanismes traditionnels. Cela étant dit, il faut comprendre que les PPP ne sont possibles que dans les secteurs rentables. Donc, ou les conditions de profit sont réunies et les partenaires privés arrivent à s’associer à l’Etat ou bien l’Etat est disposé à payer la différence pour garantir un profit minimum aux acteurs privés. Si l’Etat veut investir dans des secteurs non porteurs comme la santé ou l’éducation par exemple, il doit donc « mette la main à la poche » pour réduire les risques…

Quelles sont les nouvelles mesures mises en œuvre pour encadrer les investissements en Guinée ?

Nous avons créé un One-Stop-Shop qui permet aux investisseurs d’avoir un interlocuteur unique représenté par l’Agence de Promotion de l’Investissement Privé. Il est aujourd’hui possible de créer une entreprise en 72 heures, y compris viaInternet. Nous avons également rénové le code des investissements et le code fiscal. Par ailleurs, nous avons créé la loi PPP qui définit les conditions des formes de partenariats entre les acteurs privés et l’Etat mais aussi les conditions de sécurité et de facilité pour les acteurs privés, qu’il s’agisse de BOT (NDR : Build Operate and Transfer) ou de concessions diverses.

Quels sont les secteurs d’investissement prioritaires définis par le Gouvernement ?

Naturellement, nous priorisons les secteurs de croissance et en particulier les infrastructures et l’énergie, les routes, les ports, l’agriculture mais aussi le secteur de l’eau. Nous organisons actuellement le cadre le plus favorable possible pour multiplier les PPP afin de développer l’agro-industrie. Si l’Afrique maîtrise l’eau, l’agrobusiness sera facilité et les investissements se développeront : c’est un cercle vertueux. Ensuite, nous voulons développer les services car grâce à notre position géographique, nous pourrions devenir un véritable hub régional. N’oublions pas que nous sommes frontaliers avec 6 pays et que nous disposons d’un accès direct à l’océan. Nous représentons donc un carrefour stratégique dans la sous-région.

Malgré cette attractivité, de nombreux freins viennent entraver l’investissement en Guinée…

Effectivement, notre inflation reste importante et le capital humain est qualitativement faible. Il nous faut donc travailler sur le renforcement des capacités. Ensuite, malgré une légère amélioration, nous devons également faire face aux défis de l’électrification mais aussi de l’eau et des routes qui restent problématiques. Enfin, il existe des contraintes physiques et financières liées à la non-convertibilité de la monnaie donc au risque de change pour les investisseurs…

Comment interprétez-vous la méfiance des observateurs internationaux face aux investissements chinois en Guinée ?

Ces deux dernières années, nous avons effectivement signé ou entrepris des financements importants d’investissements publics avec la Chine dont le volume de transaction n’a cessé de croître. Le projet hydroélectrique de Souapiti représente le plus important PPP de toute la sous-région. Il porte sur le développement d’une capacité hydraulique de  550 mégawatts pour un investissement d’un milliard et demi de dollars. Ce PPP est bâti sur la réunion des moyens de l’Etat et d’un partenaire chinois China CWE (Waters and Electric) qui est une filiale de la plus grande entreprise chinoise en matière d’électricité. Nous avons également beaucoup de projets en cours de développement dans l’énergie hydraulique, thermique et solaire. Cependant, nous disposons de plusieurs partenaires internationaux, d’ailleurs nous avons réalisé un PPP considérable concernant l’extension du Port de Conakry avec le français Bolloré pour un montant de 700 millions de dollars et nous menons simultanément de plus petits projets qui sont au stade de la négociation en matière d’agro-industrie et de petites industries en Basse et en Haute Guinée, avec les Tchèques par exemple…

Au regard du récent PPP signé avec la Chine qui a investi 20 milliards de dollars pour développer les infrastructures et les services, en échange de ressources minières : ne craignez-vous pas le risque de surendettement ?

En septembre dernier, nous avons signé un accord cadre de 20 milliards de dollars sur 20 ans avec la Chine à travers EXIM Bank qui permettra progressivement à la Guinée de faire face à ses besoins en infrastructures et en services et ce, dans le respect du code des investissements. L’accord stipule que les ressources minières représentent une garantie pour le prêteur chinois qui s’assure que l’Etat guinéen pourra faire face au service de la dette lié à ce financement. La fiscalité qui résultera de ces investissements est la première source de garantie. Si d’aventure, cette source ne suffisait pas, la garantie souveraine s’imposera donc et l’Etat payera sa dette, indépendamment de la durée de la concession minière. Concrètement, sur le premier volet de ce protocole d’accord qui porte sur 1.4Mds$, les revenus générés d’ici un an n’atteindront même pas 100 millions de dollars ! Cela ne permettra donc pas de rembourser les 20 milliards de dollars sur la durée mais nous espérons qu’il y aura un appel d’air pour attirer d’autres entreprises qui viendront élargir l’assiette fiscale d’une part, et que l’économie continuera à croître d’autre part, ce qui nous permettra de rembourser la dette…

Interview realisée par la tribune

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